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19.08.2008

Eloge de la femme de quarante ans.

Girl.jpgJournal de bord, trente-troisième jour dans l'île. Ah, la beauté fanée des femmes de quarante ans, comme elle me touche aujourd'hui! Il y a tant d'humanité dans ces traits défaits, tant d'émotion contenue dans ces poitrines palpitantes, tant de senteurs nouvelles dans ces corps emportés par les tempêtes de la vie! Finis les ventres ronds affamés de rires d'enfants, finis les seins fermes qui se dressent avec arrogance face au désir des hommes! La femme de quarante ans est pragmatique certes sans être insensible à une touche de romantisme si la situation s'y prête. Mais elle possède plus que tout  un sens aigu  des réalités. Sans exagérer le maquillage, elle séduit facilement des hommes beaucoup plus jeunes qu'elle. En résumé, pour le bonheur de tous, les femmes mûres sont des fruits qui se cueillent sans effort, d'une seule main (pourvue qu'elle soit douce). 

17.08.2008

Un message dans une bouteille.

COLAUX - copie.jpgJournal d'un naufragé, trente-deuxième jour dans l'île. J'écris des lettres sans savoir si les destinataires les recevront un jour. C'est le principe même du message glissé dans une bouteille et jeté aux bons soins des courants marins.  

"Cher grand homme, j'ai décidé aujourd'hui - car pourquoi ne pas choisir ce jour sans importance pour commencer quelque chose de grand? - de reprendre toutes les correspondances que je n'ai jamais eues. Et comme tu es toi-même une référence en la matière, je tenais que tu en sois le premier informé et à ce titre le destinataire de l'une des premières missives que j'enverrai. C'est ainsi, le stylo  à la main, que je prends soudain conscience qu'il ne suffit pas d'ouvrir la bouche  pour délivrer un message. Une pudeur, un instinct de survie nous condamne à ne rien dire de ce que nous sommes vraiment. Les vérités que nous énonçons à des sphinx ignares sont sans substance. Tout à l'heure, j'ai réglé leur compte à des voleurs de temps, des bandits de grands chemins qui avaient transformé des heures de douce rêverie en cauchemar. Comme je t'envie d'avoir  choisi de vivre loin de l'agitation du monde! Continue sur ce chemin que je devine dangereux car la mort rôde autour de nous et guette nos moindres faiblesses. Courage, ami. A te voir ou à te lire." 

16.08.2008

La roulotte de Sarah.

1965 - Robbie Freeman (01)-1.jpgJournal de bord, trente-et-unième jour dans l'île. J'ai retrouvé dans mes cahiers ce texte écrit à dix-sept ans et publié dans la revue "Jungle" avec au sommaire du même numéro des inédits de Jim Morrison. A l'époque, j'ignorais tout des Doors et du destin contrarié de leur leader. Mais comme rien n'est jamais gratuit, c'est sans surprise que j'ai entrepris vingt ans plus tard d'écrire une biographie romancée de Jim Morrison.

 

Je caresse tous ces livres, violences et terreurs familières. La bibliothèque sera le souvenir de mon dernier entretien avec les orages. La Falaise. Sommet du vertige et de l’extension des fibres vitales. Je laisse traîner mon pas sur les marches de roche brune. Le gouffre nettoie mes yeux de millions d’instants chavirés.

Mon cœur étouffe une minute de silence. Mais le calme n’est que le piédestal de l’atmosphère prête à exploser.  J’imagine la mort en m’invitant dans ses antichambres. Plus que de la curiosité furieuse, un défi qui roule dans ma tête des cyclones d’eau fragile. La conscience de soi au plus profond de soi. Et, à ces minutes miraculeuses, le monde figuré s’épure et je n’en garde plus que l’essentiel : le Mouvement.

L’escabeau, le lourd, s’envole… Mes jambes déracinées sabrent l’air libre. Je sens à quel point mon corps attire l’espace, l’entraîne, le vrille, l’assoiffe de sa propre découverte. Je saigne de toutes parts. Le puits crache l’eau fétide au creux des tournesols. Soleils tournants. Ocre, noir, bleu, vert. Encres, émeraudes. Une somptueuse bouillie de couleurs se pétrit derrière mes paupières.

Un épervier s’écrase sur les roches molles. Varechs mazoutés et cadavres de mouettes. Le choc le rend sourd, aveugle et muet. Fait taire son cri, transperce ses tympans, brise ses miroirs. Mille facettes d’argent qu’éteint et que rallume précipitamment l’Allumeur de réverbères devenu fou.

La lumière des aurores [Eôs] conjuguées ne franchit jamais le rideau carbone qui la capte et la retient, protecteur du sommeil que filigranent les rêves de la pénombre [Skia]. Toute mon enfance à l’abri des réveils immédiats.

La roulotte musicienne me parle du chemin en dièses et en bémols. Nids de poule et œufs d’autruche rythment le Mouvement éternel en périodes énôchées. L’immensité suspend ses plaines et ses océans aux sabots [bruits] du cheval invisible.

J'écoute… Aujourd’hui, c’est la pluie. Longtemps avant la rupture définitive de l’écheveau des fils d’Ariane [la fée], j'ai inconsciemment programmé la distance qui me sépare du moment où les roulements du tambour de la Parade déchireront mon sommeil condamné. Je les sens monter d’heure en heure, coups de pioche rageurs sur les décombres de ma Skia.

Alors, j'ordonne la retraite. Une, deux secondes de retour à la terre ferme. Du fond du cœur. Submergé par un désir gravide d’éparpiller le môle en mercure de mon harassante solitude horizontale. Fraîches gelées matinales. Brouillards. A travers le cocon blanc, je scrute parfois le silence avide de la ville et je l’auréole d’un coucou, d’un murmure, d’un tic-tac. Alors, je ferme les yeux, ivre de ces sons que j'ébruite en moi. Qui bondissent et rebondissent sans fin par-dessus et contre les murailles de mon récif intérieur. Univers vertical créé en hâte pour mon évasion intacte. Ondées, frais orages, fortes pluies.

 

Réveil. Sarah est là près de moi et elle me regarde avec une infinie tendresse. Avec elle une envahissante odeur de café au lait achève de disperser les derniers fantômes de l'aube. Sur le canapé, la petite Marie couve son sommeil, recroquevillée sur sa propre chaleur. En me calant sur les oreillers, j'arrive à dépasser du regard le premier barreau de l'échelle de la roulotte et j'aperçois  l'herbe rase du terrain vague.